Les statues grecques étaient-elles vraiment si colorées ?

Une petite vidéo d’Arte a récemment rappelé que dans l’Antiquité, « Les statues n’étaient pas blanches ». On sait en effet, depuis les fouilles et les travaux archéologiques du XIXe siècle, que les sculptures grecques et romaines portaient des traces de pigments. On aime aujourd’hui accentuer le caractère bariolé voire choquant de la polychromie sur ces marbres si célèbres : c’est neuf et ça provoque. A en croire la voix off de l’émission d’Arte, « les Grecs peignaient leurs statues avec des couleurs flashy. » Si Flaubert écrivait aujourd’hui son Dictionnaire des idées reçues, il indiquerait à l’article « Statues grecques » : « Etaient beaucoup plus kitsch qu’on ne le croit aujourd’hui. » En Amérique, le sujet est même teinté de colorations politiques : « Les statues grecques et romaines étaient souvent peintes, mais les préjugés sur la race et l’esthétique ont fait taire cette vérité », affirmait récemment le prestigieux New-Yorker dans un long article consacré au sujet [1]. Pour Mark Abbe, spécialiste de la polychromie à l’université de Géorgie, la croyance dans la blancheur des statues ne sert qu’à justifier « nos préjugés sur notre supériorité culturelle, ethnique et raciale ».

Mais est-il vraiment certain que les statues antiques, restituées dans leur état d’origine, nous paraîtraient si choquantes ? L’idée que nous nous en faisons aujourd’hui est-elle si décalée par rapport à la réalité ? Tout dépend en fait de la manière dont ces œuvres étaient peintes. Avec une ferveur iconoclaste, certains chercheurs se sont mis à proposer des reconstitutions volontairement tape à l’œil de célèbres statues, destinées à fracasser l’image que nous nous faisons traditionnellement de l’Antiquité classique (fig. 1 et 2).

Fig. 1 Liebieghaus Skulpturensammlung, Francfort-sur-le-Main, reconstitution à partir d’un original conservé à la Glyptothek de Munich
Fig 2 « Treu Head », reconstitution à partir d’un original conservé au British Museum.

Ces « découvertes » sont en général présentées comme d’origine technique. Parce qu’on trouve un millimètre carré de pigment rouge sur le bord d’un manteau, on se permettra de proclamer : « cette statue était recouverte de peinture vive », et on proposera une reconstitution pour le moins effrayante. Lumière infrarouge, analyses chimiques des pigments, rayons-X, spectroscopie Raman, c’est un véritable arsenal qui est utilisé pour examiner la moindre parcelle de marbre et y repérer la fameuse couleur. Malheureusement, savoir qu’il reste des traces infimes de telle ou telle couleur ne nous aide pas plus à nous représenter l’œuvre originale que s’il ne restait de la Joconde que la poussière de ses pigments. Et puis, comme le dit l’archéologue Philippe Jockey [2], « il est impossible que les Grecs aient aussi mal peint en ayant aussi magnifiquement sculpté. »

Or, il existe une méthode beaucoup plus simple pour savoir à quoi ressemblait une statue polychrome ; une méthode qui n’implique ni microscope, ni rayon X, ni laboratoire, et qui pourtant n’a presque jamais été utilisée. C’est d’aller regarder les images que nous en ont laissées les Anciens eux-mêmes. Les fresques qui recouvrent les murs des villas romaines sont en général peintes en trompe-l’œil. L’une des plus fameuses peintures de l’Antiquité représente un jardin dans la villa de Livie à Rome : l’effet est clairement illusionniste. Si l’on veut savoir à quoi ressemble un jardin romain, c’est là qu’il faut regarder. Il en va de même pour la statuaire. A Rome, à Herculanum, à Oplontis et à Pompéi, ces fresques en trompe-l’œil grouillent de sculptures de toutes sortes. Bronzes, marbres, statuettes, tout y est, et cette fois, nul besoin de technologie pour apprécier leur polychromie… ou leur blancheur. Il suffit de faire confiance aux peintres : après tout, ce sont eux qui voyaient les statues dans leur état d’origine, et pas nous. Alors, que constate-t-on d’un simple coup d’œil sur les fresques ?

D’abord, les statues en bronze sont nombreuses et sont toutes monochromes, ce qui prouve que la monochromie faisait bien partie de l’horizon artistique des Anciens. On en trouve un bel exemple au centre d’une tholos, sur le mur ouest du triclinium de la ville de Poppée à Oplontis (fig. 3), ou bien, s’agissant d’une statuette, dans le tableau du sacrifice d’Iphigénie qui orne la maison du poète tragique à Pompéi (fig. 4).

Fig. 3 Villa de Poppée, Oplontis
Fig. 4 Maison du poète tragique, Pompéi

Ensuite, on trouve des sculptures de marbre entièrement monochromes, généralement de petite taille ; certaines servent de caryatides dans le triclinium de la villa de Publius Fannius Synistor, ou dans le décor pictural du couloir de la villa sous la Farnésine. Mais certaines grandes statues sont également d’une couleur unie, par exemple dans le mur du fond de l’alcôve du cubiculum de la même maison : la monochromie n’est pas due à la perspective atmosphérique, puisqu’un personnage assis au pied de la statue est vivement coloré.

Le schéma de loin le plus courant, cependant, est le suivant : la blancheur de la pierre est laissée intacte sur la majeure partie de la statue, à l’exception des cheveux et des yeux qui sont peints en ocre, et, parfois, d’un vêtement. Le meilleur exemple, et de loin le plus impressionnant car il est quasi grandeur nature, se trouve dans la maison de la Vénus à la coquille à Pompéi : on y voit une statue de Mars dans toute la blancheur de son marbre, à l’exception de ses mèches, de ses yeux et de sa cape (fig. 5). La couleur est bien celle de la pierre et non de la chair : il suffit de comparer avec la peinture de Vénus voisine, qui n’est pas un trompe-l’œil sculptural mais un vrai tableau, pour s’en convaincre. D’ailleurs, le corps de Mars est du même gris léger que la base de la statue. Même modèle s’agissant d’un sphinx, celui du viridarium de la villa de Poppée (fig. 6), ou de bas-reliefs dans le décor pictural de la maison du bracelet d’or (fig. 7).

Fig. 5 Maison de la Vénus à la coquille, Pompéi
Fig. 6 Villa de Poppée, Oplontis
Fig. 7 Maison du bracelet d’or, Pompéi

Serait-ce une spécificité romaine ? Il ne semble pas, si l’on en croit les peintures des vases grecs ; là, il ne s’agit pas de trompe-l’œil, mais on peut tout de même en tirer des indications. Sur un cratère du IVe siècle avant Jésus-Christ (fig. 8), on différencie clairement la statue, d’un blanc immaculé, du reste des personnages, dont la chair porte la teinte de l’argile ; on voit même l’artiste en train de peindre la peau de lion d’Hercule. On pourrait éventuellement se demander, dans ce cas précis, si le marbre n’est pas en attente d’être peint ; mais il est plus probable que la scène représente au contraire la touche finale, d’autant que cette blancheur se retrouve dans d’autres œuvres. Une hydria de Grande Grèce datant de la même époque nous montre la statue funéraire d’une jeune mariée, toute blanche à l’exception de ses yeux et de son chiton (fig. 9); et il ne s’agit pas de la blancheur traditionnelle des femmes, puisqu’un autre personnage du même sexe est figuré en ocre au pied du socle.

Fig. 8 Metropolitan Museum, New-York
Fig. 9 Metropolitan Museum, New-York

Que faut-il en conclure ? La Grèce et la Rome antique n’étaient pas, en effet, exclusivement de marbre blanc ; en particulier, il est clair que l’architecture était beaucoup plus colorée que nous ne la voyons aujourd’hui. Mais à partir de l’époque classique, si les statues étaient généralement agrémentées de couleur, celle-ci se limitait le plus souvent à la mise en valeur de détails (certaines broderies, les cheveux) ou à faire apparaître des objets que la sculpture peine à représenter, comme la pupille des yeux. D’ailleurs, pourquoi les artistes antiques auraient-il prêté tant d’attention au choix, à la couleur et aux reflets de leurs marbres [3], si c’était pour les recouvrir entièrement de ce qui ressemble à une couche d’acrylique ? Il est donc trompeur de croire que les œuvres que nous admirons aujourd’hui au Louvre ou au British Museum n’ont rien à voir avec leur état original. Les Grecs et les Romains n’étaient peut-être pas si kitsch qu’on le croyait…


[1] The Myth of Whiteness in Classical Sculpture, 22 octobre 2018

[2] Philippe Jockey, Le Mythe de la Grèce blanche, Belin, 2013.

[3] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXXVI, 4 : « Tous ces artistes n’ont employé que le marbre blanc de Paros, nommé d’abord lychnites, parce que, dit Varron, on le taillait dans les carrières à la lumière des lampes. Depuis on en a découvert beaucoup d’autres plus blancs, et récemment encore dans les carrières de Lune. » Ou bien XXXVI, 20 : « Les gardiens du temple recommandent aux curieux de prendre garde à leur yeux en la regardant, tant est grand le rayonnement du marbre. »

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