Le latin était-il menacé par les anglicismes ?

A l’occasion des vingt-cinq ans de la loi Toubon, l’Académie française a exprimé sa préoccupation face au développement du franglais. Selon l’institution, si nous ne prenons pas garde à l’influence du « global english« , « le français cessera d’être la langue vivante et populaire que nous aimons. » Dans une tribune récente, l’excellent Jean-Marie Rouart s’est personnellement opposé au «franglais qui nous envahit.» Pointant à raison le ridicule des anglicismes répandus dans les conversations comme dans les discours institutionnels, il va jusqu’à annoncer un « suicide irréversible qui, à terme, aboutira à faire de la langue française une langue morte.» L’anglais représente-t-il donc un tel danger pour la survie de notre langue ? Pour se faire une idée de la réponse, il n’est pas inintéressant de revenir à une langue effectivement morte : le latin.

A Rome aussi, la langue fut contaminée par un vocabulaire et des expressions empruntées à la langue internationale de l’époque, le grec. Si les Romains avaient initialement résisté à cette influence, leurs élites prirent vite l’habitude d’employer des termes grecs ou de citer des auteurs de la littérature hellénique, qui était la haute culture de l’époque. Seul un Caton l’Ancien résistait pied à pied à l’invasion linguistique : d’après Plutarque, « cherchant à mettre en garde son fils contre la culture grecque, il se permettait des affirmations bien trop violentes pour son âge, déclarant, avec le ton d’un prophète ou d’un voyant, que Rome perdrait son empire quand elle serait contaminée par les lettres grecques » (Vie de Caton l’Ancien, 23). Cette position était loin d’être partagée, même par les plus respectés praticiens de la langue latine. Cicéron, le grand orateur, était perçu par la plèbe comme commettant ce que nous appellerions des anglicismes : d’après Plutarque toujours, il était qualifié de « Grec » et de « jargonnant » (σχολαστικός) par les gens du peuple (Vie de Cicéron, 6).

De fait, quand on lit notamment la correspondance des auteurs latins, on est frappé par le nombre d’expressions grecques qu’ils emploient à tout moment, comme un cadre branché se plie aujourd’hui à la mode de l’anglais. Prenons quelques exemples, où pour essayer de rendre la sensation que devait ressentir un lecteur latin, j’ai traduit les termes grecs par des termes ou expressions anglaises.

Parfois, légitimement, un Romain utilise le grec parce qu’il pense à un concept grec et ne sait pas comment le traduire simplement en latin. Pour parler de la difficulté à se procurer de l’argent, Cicéron utilise un terme grec qui résume le concept en un seul mot : « Il y a un incroyable credit crunch (δυσχρηστία) à cause de la peur de la guerre » (Att., XVI, 7, 6). Face à une semblable difficulté linguistique, pour parler de la «promptitude à trouver des défauts » qui se traduit par le mot grec μικραίτιος, Pline le Jeune emploie le mot tel quel : « Tu sais combien l’amour est parfois injuste, souvent incontrôlable, toujours deprecating » (Lettres, II, 2, 1).

Plus souvent, Cicéron et ses amis changent de langue pour marquer la familiarité ou la décontraction. Dans un cas d’humour noir, Atticus écrit à son ami Cicéron qui se plaint de son exil hors de Rome : « Bravo pour ton euthanasie (ἐυθανασία, pas besoin de traduire en anglais ici) » (Att., XVI, 7, 3). Pline, quant à lui, se vante avec un peu d’autodérision de « ne jamais avoir écrit quelque chose avec autant de care (ζῆλος) » (Lettres, I, 2, 1).

Parfois, c’est franchement du snobisme. Atticus écrit à Cicéron : « Je voudrais que tu me fignoles un petit briefing (σχόλιον) sur les raisons de ta conduite. » Il aurait pu utiliser des mots latins pour transcrire la même idée, mais choisit le mot grec, comme il est plus chic de parler de briefing que de présentation. D’ailleurs, Cicéron, qui dans sa réponse en veut à Atticus, semble irrité par ce choix un peu léger, et insiste lourdement sur le fait qu’il n’y a pas besoin de « briefing. » Autre part, Cicéron se plaint de ne jamais avoir été « dans une situation aussi touchy » (ἀπορία) (Att., XVI, 8).

Cette alternance affectée était possible parce que les élites romaines apprenaient très tôt le grec, en parallèle du latin. Ce dernier reste la langue maternelle ; mais un professeur du Ier siècle, Quintilien, conseille de commencer l’école par le grec, avant d’enseigner les deux langues en parallèle, « sans qu’une langue fasse de tort à l’autre. » A l’apogée de l’Empire, on voit que les craintes catoniennes d’un remplacement ou d’une perversion du latin par le grec s’étaient évaporées.

Ce qui mena à la disparition du latin, ce fut donc moins l’influence du grec que son évolution intrinsèque (ainsi les déclinaisons ont-elles progressivement disparu, sans qu’une langue étrangère en soit responsable) et la dislocation finale de l’Empire romain, avec la diminution des échanges, la partition politique et le repli sur soi des différents territoires impériaux. L’harmonisation qu’exerçait le pouvoir et l’influence romaine partout en Europe ne s’exerçait plus. On se mit à parler des variantes fautives un peu partout ; dans chaque région, les différences s’exacerbaient, faute de se mélanger les unes aux autres. Petit à petit apparurent de véritables langues dérivées du latin ; de faute en faute, de barbarisme en barbarisme, d’erreur en erreur, le latin finit par devenir notre français, notre italien ou notre espagnol.

C’est ainsi que meurt une langue : plus souvent déformée de l’intérieur que remplacée par un idiome étranger à la mode. Si nous voulons défendre le français, c’est en veillant à la syntaxe à l’école, plutôt qu’aux anglicismes des traders. Chrématistai, en grec.

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