L’Antiquité méprisait-elle vraiment le travail ?

En ces temps où l’on parle de fin du travail et de réforme des retraites, il n’est pas inintéressant de se pencher sur la conception antique du travail, puisque la Grèce et Rome sont souvent invoquées comme des modèles par ceux qui jugent excessive l’importance accordée au travail dans nos sociétés. A une conception moderne qui valoriserait l’effort plutôt que la paresse, on oppose ainsi une conception antique qui aurait préféré le loisir au labeur, jugé servile et méprisable. La philosophe Dominique Méda, spécialiste de la question, écrit par exemple que « l’époque grecque représente une sorte d’idéal-type des sociétés dans lesquelles le travail n’est pas glorifié, au nom du développement d’autres activités« , et que « l’empire romain persiste, sur le modèle grec, à le mépriser » (Le Travail, une valeur en voie de disparition ?, 1995).

Mais cette distinction est-elle si pertinente qu’elle en a l’air ? Méprisait-on à ce point les travailleurs en Grèce et à Rome ? Les sociétés antiques étaient-elles vraiment un paradis du farniente, où l’on ne valorisait que le temps libre, dédié aux arts et à la sagesse ?

« Ceux qui apprennent les arts mécaniques sont regardés comme les derniers des citoyens » : oui, mais…

La principale indication sur la dévalorisation du travail dans l’Antiquité vient d’Hérodote, qui rapporte que « chez la plupart des barbares, ceux qui apprennent les arts mécaniques, et même leurs enfants, sont regardés comme les derniers des citoyens ; au lieu qu’on estime comme les plus nobles ceux qui n’exercent aucun art mécanique, et principalement ceux qui se sont consacrés à la profession des armes. Tous les Grecs ont été élevés dans ces principes, et particulièrement les Lacédémoniens : j’en excepte toutefois les Corinthiens, qui font beaucoup de cas des travailleurs manuels. » (II, 177)

Plus que les réflexions de Platon ou d’Aristote, qui ne reflètent que leurs avis philosophiques personnels, cette remarque est révélatrice, car Hérodote parle des Grecs en général, en ethnologue. On peut confirmer, grâce à lui, qu’il y avait bien un mépris du travail en Grèce. Mais lequel ? Hérodote ne parle pas du travail en général (d’ailleurs, aucun mot grec ne traduit l’ensemble des sens que nous attribuons au terme « travail »), mais d’une certaine forme de labeur manuel. En fait, il ne s’agit que des artisans. Or, l’artisanat ne représentait qu’une petite partie de l’économie antique et même de ce que nous considérons aujourd’hui comme du travail.

…ceux qui combattent ou travaillent la terre sont considérés comme les premiers des citoyens.

D’abord, comme le remarque Hérodote lui-même, les arts mécaniques étaient opposés à la profession des armes. On parle parfois du statut de soldat dans l’Antiquité comme s’il ne s’agissait pas d’un travail. Or c’en est un, au sens propre, qui n’implique pas que des combats : sur la colonne Trajane, on voit les légionnaires, c’est-à-dire l’élite de l’armée romaine, réaliser principalement des travaux du génie (construction de ponts, fortification de camps, etc.), tandis que le corps-à-corps est laissé aux auxiliaires. Dans ce contexte, c’est l’effort manuel qui est valorisé, encore plus que le courage guerrier. La différence avec l’artisanat, c’est qu’ici le labeur physique sert l’intérêt général, et non le profit personnel.

Ensuite et surtout, la dévalorisation du travail manuel décrite par Hérodote ne concerne pas le travail agricole. Or, c’est de loin la forme majoritaire de travail dans les civilisations anciennes. Il est d’ailleurs difficile d’imaginer une société frappant d’infamie une activité mobilisant près de 90% de ses membres ! De fait, pour Aristote, parmi les activités humaines, « l’agriculture est la plus honnête des occupations, car elle n’exploite pas les hommes, ni contre salaire, comme les taverniers et les mercenaires, ni par obligation, comme les soldats. C’est aussi une occupation naturelle. » (Économique, II). Ailleurs, il fait des peuples agriculteurs les plus propres à exercer la démocratie. Si, dans son régime politique idéal, il exclut les paysans de la citoyenneté, ce n’est pas parce que leur occupation serait méprisable (alors qu’il ne se prive pas de le dire s’agissant des marchands et des artisans), mais parce qu’elle ne leur laisse pas le temps de s’occuper des affaires de la cité (Politique, VII). Xénophon considère d’ailleurs que l’agriculture est une saine activité, qui profite à celui qui l’exerce : « Le soin qu’on y apporte est une source de plaisir, de prospérité pour la maison, et d’exercice pour le corps, qu’elle met en état d’accomplir tous les devoirs d’un homme libre. » (Économique, V) Au contraire, le travail artisanal est méprisable car « il ruine les corps des travailleurs en les obligeant à rester assis et dans l’ombre, parfois même à passer la journée auprès du feu. Les corps étant ainsi efféminés, les âmes aussi deviennent plus faibles. » Dans les mentalités romaines, l’agriculture occupe une place peut-être encore plus importante qu’en Grèce. Caton l’Ancien, dans son manuel agricole, déclare d’emblée que « lorsqu’ils voulaient louer un bon citoyen, les anciens lui donnaient les titres de bon agriculteur, de bon fermier : ces expressions étaient pour eux la dernière limite de la louange. Pour moi, j’admire un négociant actif, désireux d’accroître sa fortune ; mais, comme je l’ai dit, cette carrière est semée d’écueils et de périls. C’est parmi les cultivateurs que naissent les meilleurs citoyens et les soldats les plus courageux ; que les bénéfices sont honorables, assurés, et nullement odieux. » Ainsi, pour lui, le commerce n’est pas en soi méprisable : c’est seulement une activité risquée. L’agriculture reste néanmoins la plus noble des activités humaines, tout en étant la plus sûre.

Au total, la dévalorisation du travail artisanal était donc due à deux facteurs, l’un moral, l’autre hygiéniste : il n’était pas très bien vu de travailler en exploitant d’autres hommes, et surtout, les conditions de travail dans les ateliers et les manufactures étaient tout simplement mauvaises. Mieux valait travailler au grand air dans son champ, ou, pour ceux qui en avaient les moyens, s’adonner à des activités intellectuelles comme le droit, la politique, la littérature, la science ou la philosophie. Dans nos économies tertiarisées, nous ne sommes pas si éloignés de cette conception antique que nous pourrions le croire au premier abord : notre société non plus ne regarde pas d’un bon œil les travaux manuels répétitifs et pénibles, tandis qu’elle valorise les activités de l’esprit, la santé au travail, mais aussi ceux qui font le choix du « retour à la terre », paysans ou permaculteurs.

Non, les Anciens ne célébraient pas la paresse

Il est vrai qu’en parlant d’agriculture, les auteurs anciens s’adressaient souvent au propriétaire agricole, et non à ses employés ou à ses esclaves, qui réalisaient l’essentiel du travail pénible. Mais cela ne signifie pas qu’ils privilégiaient l’oisiveté ou ne faisaient pas l’éloge de l’effort. Pour Hésiode, « c’est le travail qui multiplie les troupeaux et accroît l’opulence. En travaillant, tu seras bien plus cher aux dieux et aux mortels : car les oisifs leur sont odieux. Ce n’est point le travail, c’est l’oisiveté qui est un déshonneur. » Le fameux otium des aristocrates, cette oisiveté antique dont on parle souvent pour l’opposer à la passion moderne du travail, ne constitue pas un état de vacances perpétuelles. Si nous regardons leur agenda avec nos yeux de modernes, force est de constater que les riches et nobles romains ou grecs travaillent, s’occupent, vont et viennent à différentes activités politiques ou économiques. Les jeunes Cicéron ou Démosthène n’étaient pas forcément moins occupés que des avocats modernes. D’ailleurs, il est clair que même un propriétaire terrien n’était pas censé s’épargner tout travail. Si Xénophon vante les mérites de l’agriculture pour la condition physique, c’est bien que son cultivateur idéal réalise de réels efforts ; Caton dit de son côté que le propriétaire doit « surveiller tous les travaux, afin qu’il sache comment ils s’exécutent ; et que, sans se fatiguer, il paye souvent de sa personne. (…) Il n’aura pas autant de loisir pour se promener, mais sa santé sera plus robuste et son sommeil plus paisible. »

Même des philosophes aristocratiques comme Xénophon, Platon ou Aristote reconnaissaient la nécessité du travail manuel ou commercial, voire sa valeur, notamment quand il était spécialisé. Platon disait du commerçant : « Ne doit-on pas regarder comme un bienfaiteur tout homme qui distribue d’une manière uniforme et proportionnée des biens de toute espèce partagés sans mesure et sans égalité ? » (Les Lois, XI, 918a-b). Il remarque plus loin que c’est la médiocrité grossière des gens qui pratiquent ces professions, et non ces professions elles-mêmes, qu’il faut regretter : si des hommes de bien les exerçaient, « nous verrions alors combien chacune d’elles est agréable et chère à l’humanité, et, si elles étaient exercées d’une manière raisonnable et incorruptible, elles seraient toutes honorées à l’égal d’une mère ou d’une nourrice. » Ce n’est pas le travail qu’il faut mépriser : c’est le mauvais exercice d’une profession.

Les différences se trouvent ailleurs

On ne trouvait donc pas, en Grèce et à Rome, de mépris systématique contre le travail en soi. Si l’on veut chercher de vraies différences avec nos conceptions modernes, c’est ailleurs qu’il faut regarder. Dans l’Antiquité, le travail n’était ni plus ni moins valorisé qu’aujourd’hui ; en revanche, on ne lui attribuait pas les mêmes effets sociaux.

D’abord, rien, en Grèce ou à Rome, ne ressemble à ce que Max Weber a décrit dans L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme : nulle part on ne trouve chez les Anciens l’idée que le but de la vie serait d’accumuler des richesses par le labeur en se privant de tout loisir ou de toute distraction. Nulle part non plus on ne trouve l’idée que le travail permettrait de monter sur l’échelle sociale. Il peut être bénéfique pour la santé, pour la morale, il peut permettre de bien vivre, mais pas forcément de s’enrichir. Contrairement à un Américain, un Romain n’aurait pas eu l’idée de se vanter d’avoir réussi « par son travail ». Le plus proche qu’on puisse trouver du self-made man moderne est le personnage du riche Trimalcion, dans le Satiricon de Pétrone, qui déclare à ses invités : « J’ai été moi aussi pauvre comme vous l’êtes, mais grâce à ma valeur, je suis arrivé jusqu’ici. C’est notre petit coeur qui fait ce que nous sommes, le reste est négligeable. J’achète bien, je vends bien ; un autre vous dira peut-être autre chose, mais moi, je croule sous ma fortune. » (Satiricon, 75) Ce n’est pas aux heures passées au travail qu’il croit devoir sa fortune, mais à son sens du négoce et à sa chance. Comme il le raconte ensuite, c’est à quelques opérations commerciales seulement qu’il a dû sa réussite, après des naufrages qui manquèrent de lui être fatals. Le parvenu romain n’est pas un entrepreneur inspiré qui, sans compter ses heures, a patiemment construit l’œuvre d’une vie, c’est plutôt un trader ayant fait quelques jolis coups avant de se retirer millionnaire.

Ensuite, la principale différence dans le rapport au travail entre l’Antiquité et nous est peut-être à chercher dans l’existence de la retraite. Du fait de la faible espérance de vie (qui, rappelons-le toujours, ne signifie pas qu’on devenait un vieillard ridé à 40 ans, mais qu’on avait moins de chances de ne pas tomber malade avant cet âge et donc de vivre vieux – il y avait des centenaires dans l’Antiquité), les Grecs et les Romains n’avaient pas ressenti le besoin de construire un système d’assurance vieillesse. Or, l’absence de la démarcation que nous connaissons entre deux âges de la vie, l’un laborieux, l’autre oisif, impliquait forcément une conception radicalement différente du travail, qui n’était pas seulement un « mauvais moment à passer » avant la retraite, mais le lot de toute la vie. Ainsi Cicéron affirme-t-il, dans son livre sur La Vieillesse : « Je peux vous citer un grand nombre de [vieux] cultivateurs romains de la Sabine, mes voisins et mes amis, qui ne souffriraient pas qu’aucun des grands travaux des champs se fit sans eux, soit les semailles, soit la récolte, soit la rentrée des grains ou des fruits. » C’est une civilisation où l’on travaillait jusqu’à ce que mort s’ensuive, simplement parce qu’en général, la mort arrivait vite. Voilà, sans doute, ce qui est le plus étranger à nos yeux de modernes.

Pourquoi les super-héros ne sont pas la « mythologie d’aujourd’hui »

C’est une comparaison qui revient sans cesse, surtout devant le succès des films de Marvel et DC qui inondent aujourd’hui les cinémas : les super-héros américains seraient l’équivalent des héros de l’Antiquité grecque, une mythologie pour le monde moderne, les demi-dieux de notre temps.

A mon sens, rien de plus faux. C’est une lecture superficielle des comics autant qu’une vision erronée des mythes antiques. Mais la comparaison a ceci d’intéressant qu’elle permet de mieux comprendre ce qui fait le propre des héros grecs et romains, et ce qui les distingue de ceux d’aujourd’hui. Essayons donc de la prendre au sérieux.

Des points communs entre Hercule et Superman, entre Neptune et Aquaman ou entre Wonder Woman et l’Amazone Hippolyte peuvent, c’est vrai, sauter aux yeux : ils sont forts, ils sont musclés, ils ont une histoire familiale compliquée. Certains sont des demi-dieux, d’autres ont des pouvoirs surnaturels. On a pu comparer Iron Man ou Batman à Hephaïstos ou Dédale, en tant qu’ils sont des inventeurs : pourquoi pas, même si dans le cas de Dédale, sa principale invention est un échec (les ailes brûlées d’Icare). Plusieurs super-héros sont directement inspirés de figures mythologiques, comme Thor. Mais ce sont à peu près les seules équivalences qu’on peut relever, et elles sont bien superficielles.

Les différences, en revanche, sont écrasantes. D’abord, une caractéristique des super-héros est de se trouver mêlés au monde et à la société contemporaine. Batman est un milliardaire dans une pseudo-New-York ; Superman doit se camoufler en journaliste ; Spider-Man utilise un smartphone. Parfois, comme dans Wonder Woman ou X-Men, on remonte le temps de quelques décennies, mais on reste dans un univers historique et proche de nous. Ce n’est pas du tout le cas des héros grecs, dont toutes les histoires se déroulent à une époque précisément « mythique », c’est-à-dire dans un espace temporel indéfini, antérieur et étranger au temps historique. « Les mythes grecs se passaient « avant », durant les générations héroïques, où les dieux se mêlaient encore aux humains. Le temps et l’espace de la mythologie étaient secrètement hétérogènes aux nôtres (…). Un Grec aurait été non moins stupéfait si on l’avait pris au mot au sujet du temps et qu’on lui apprenne qu’Héphaïstos venait de se remarier ou qu’Athéna avait beaucoup vieilli ces derniers temps. » (1) Batman n’a aucun sens si on l’arrache à la technologie et à la société de son époque ; avec Hercule, c’est au contraire si on le plongeait dans le contemporain qu’il deviendrait absurde. Les comics font comme si nous pouvions croiser Spider-Man dans la rue, comme si le monde sauvé par les super-héros était le nôtre. Les mythes grecs se déroulent dans un monde quasiment parallèle, intemporel, sans relation avec notre actualité. De ce point de vue, s’il fallait proposer une comparaison entre la mythologie et une production contemporaine, ce serait plutôt avec l’héroïque fantaisie (si on se permet de franciser l’expression) : la Terre du Milieu de Tolkien correspond bien à ce « monde encore plus beau que le bon vieux temps, trop beau pour être empirique ; ce monde mythique n’était pas empirique : il était noble. » (2) Tolkien lui-même laissait entendre que son univers est une forme ancienne du nôtre, mais tellement éloignée dans le temps qu’elle s’affranchit des lois historiques. C’est bien le temps des mythes, qui les distingue radicalement de l’objectif des comics.

La deuxième différence est morale. La raison d’être des super-héros est de sauver le monde. En tout cas, ils ont pour vocation de faire le bien et de combattre le mal. Sauver Gotham City, sauver les Etats-Unis, sauver la planète d’une invasion extraterrestre ou d’un psychopathe voulant détruire la moitié de l’univers : ils sont là pour ça, et on ne s’intéresserait pas à eux sans cet horizon eschatologique. On trouve rarement semblable motivation chez les Grecs. Les douze travaux d’Hercule ne sont que la réparation infligée au héros par Héra, après qu’il a tué sa femme et ses enfants dans un accès de folie. Ils n’ont pas grand intérêt pour la Grèce ni pour le monde. Apollon tue le serpent Python parce qu’il pourchassait sa mère, et non par goût de la sécurité publique. Zeus passe son temps à chercher des maîtresses et à les cacher à sa femme. Ulysse ne fait que rentrer chez lui (rien à voir d’ailleurs avec Spider-Man: Homecoming). Certains héros font de belles actions, comme Thésée abattant le Minotaure, mais ils ne le font pas au nom d’un idéal : il s’agit de régler le problème d’une cité dont ils ont la charge (en l’occurrence, Athènes). Le meilleur exemple de cette neutralité morale dans la mythologie, c’est la guerre de Troie. Chez Homère, il n’y a pas de « méchants » ni de « gentils ». Les deux camps s’affrontent presque sans raison (L’Iliade ne raconte pas les origines du siège de Troie), parce que la guerre fait partie du lot de l’humanité. C’est une perspective impensable pour les blockbusters d’aujourd’hui ; même quand certains scénaristes s’en approchent, par exemple en essayant de donner des motivations crédibles aux « bad guys » comme Thanos, ils ne parviennent pas à s’élever, comme dirait l’autre, au-delà du bien et du mal. A la fin, c’est toujours au camp du bien que revient la victoire.

Corrélat de cette divergence éthique : le rapport au destin. La plupart des mythes grecs sont frappés du sceau de la fatalité. Oedipe accomplit sans le vouloir la prophétie qu’il voulait éviter. Achille choisit la mort qui lui avait été promise. Antigone et Créon sont voués à s’opposer, sans que rien ne puisse faire dévier l’engrenage fatal. Rien à voir, donc, avec les super-héros, dont le propre est justement de déjouer la fatalité : c’est tout le sel des cliffhangers et des twists narratifs que de montrer le protagoniste triompher du mal contre toute probabilité, grâce à la ruse ou à des super-pouvoirs toujours plus puissants. A côté, les récits grecs paraissent bien modestes. Par définition, les comics tendent vers la surprise et le surhumain, tandis que les mythes antiques se placent au niveau de l’humanité mortelle, condamnée à répéter les mêmes erreurs. Les Grecs n’auraient rien compris à notre phobie des « spoilers » : l’arrivée implacable d’une issue attendue faisait pour eux tout le sel de la tragédie – conception partagée, d’ailleurs, par quelqu’un comme Stanley Kubrick, qui mit un point d’honneur à ce que les péripéties soient annoncées à l’avance par le narrateur de Barry Lyndon.

La raison de ces différences essentielles tient sans doute à l’héritage judéo-chrétien de l’Amérique moderne. Les super-héros ont été créés dans l’Amérique des années 1940 et en portent la trace. Superman ressemble plus à Moïse ou au Christ qu’à Hercule : c’est un surhomme tombé du ciel pour sauver l’Humanité, mais qui doit en payer le prix. Batman suit le commandement : « Tu ne tueras point » (allez dire ça à Achille). Son appellation de « Dark Knight » rappelle plutôt les chevaliers errants des contes médiévaux, protégeant la veuve et l’orphelin, que les péripéties d’un Zeus ou d’un Jason. Par conséquent, et c’est sans doute le contraste primordial entre les mythes et les comics, ces derniers cherchent à transmettre des sentiments élevés, de générosité ou de justice. Ils illustrent la force de l’amitié pour triompher du mal, les dangers de l’utopie, ou bien le pouvoir des faibles contre les forts.

Contrairement à ce qu’on croit parfois, ce n’est pas le cas des mythes antiques. Bien sûr, certains philosophes ou écrivains ont voulu, a posteriori, chercher à en tirer des interprétations. Mais il est évident qu’ils n’ont pas été imaginés dans ce but. Quelle est la morale des amours de Zeus et de Pasiphaé ? Quelle est la leçon des aventures de Persée ? Une mythologie, ce sont des histoires d’un temps trop ancien pour être historique, qu’on a plaisir à raconter et à entendre, avec leur dose de rocambolesque, de glamour et de violence. C’est d’ailleurs tout leur intérêt : le bonheur du récit sans la pesanteur d’un message. Quand on y pense, c’est assez rafraîchissant.

(1) et (2) Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes, Seuil, 1983.

Les statues grecques étaient-elles vraiment si colorées ?

Une petite vidéo d’Arte a récemment rappelé que dans l’Antiquité, « Les statues n’étaient pas blanches ». On sait en effet, depuis les fouilles et les travaux archéologiques du XIXe siècle, que les sculptures grecques et romaines portaient des traces de pigments. On aime aujourd’hui accentuer le caractère bariolé voire choquant de la polychromie sur ces marbres si célèbres : c’est neuf et ça provoque. A en croire la voix off de l’émission d’Arte, « les Grecs peignaient leurs statues avec des couleurs flashy. » Si Flaubert écrivait aujourd’hui son Dictionnaire des idées reçues, il indiquerait à l’article « Statues grecques » : « Etaient beaucoup plus kitsch qu’on ne le croit aujourd’hui. » En Amérique, le sujet est même teinté de colorations politiques : « Les statues grecques et romaines étaient souvent peintes, mais les préjugés sur la race et l’esthétique ont fait taire cette vérité », affirmait récemment le prestigieux New-Yorker dans un long article consacré au sujet [1]. Pour Mark Abbe, spécialiste de la polychromie à l’université de Géorgie, la croyance dans la blancheur des statues ne sert qu’à justifier « nos préjugés sur notre supériorité culturelle, ethnique et raciale ».

Mais est-il vraiment certain que les statues antiques, restituées dans leur état d’origine, nous paraîtraient si choquantes ? L’idée que nous nous en faisons aujourd’hui est-elle si décalée par rapport à la réalité ? Tout dépend en fait de la manière dont ces œuvres étaient peintes. Avec une ferveur iconoclaste, certains chercheurs se sont mis à proposer des reconstitutions volontairement tape à l’œil de célèbres statues, destinées à fracasser l’image que nous nous faisons traditionnellement de l’Antiquité classique (fig. 1 et 2).

Fig. 1 Liebieghaus Skulpturensammlung, Francfort-sur-le-Main, reconstitution à partir d’un original conservé à la Glyptothek de Munich
Fig 2 « Treu Head », reconstitution à partir d’un original conservé au British Museum.

Ces « découvertes » sont en général présentées comme d’origine technique. Parce qu’on trouve un millimètre carré de pigment rouge sur le bord d’un manteau, on se permettra de proclamer : « cette statue était recouverte de peinture vive », et on proposera une reconstitution pour le moins effrayante. Lumière infrarouge, analyses chimiques des pigments, rayons-X, spectroscopie Raman, c’est un véritable arsenal qui est utilisé pour examiner la moindre parcelle de marbre et y repérer la fameuse couleur. Malheureusement, savoir qu’il reste des traces infimes de telle ou telle couleur ne nous aide pas plus à nous représenter l’œuvre originale que s’il ne restait de la Joconde que la poussière de ses pigments. Et puis, comme le dit l’archéologue Philippe Jockey [2], « il est impossible que les Grecs aient aussi mal peint en ayant aussi magnifiquement sculpté. »

Or, il existe une méthode beaucoup plus simple pour savoir à quoi ressemblait une statue polychrome ; une méthode qui n’implique ni microscope, ni rayon X, ni laboratoire, et qui pourtant n’a presque jamais été utilisée. C’est d’aller regarder les images que nous en ont laissées les Anciens eux-mêmes. Les fresques qui recouvrent les murs des villas romaines sont en général peintes en trompe-l’œil. L’une des plus fameuses peintures de l’Antiquité représente un jardin dans la villa de Livie à Rome : l’effet est clairement illusionniste. Si l’on veut savoir à quoi ressemble un jardin romain, c’est là qu’il faut regarder. Il en va de même pour la statuaire. A Rome, à Herculanum, à Oplontis et à Pompéi, ces fresques en trompe-l’œil grouillent de sculptures de toutes sortes. Bronzes, marbres, statuettes, tout y est, et cette fois, nul besoin de technologie pour apprécier leur polychromie… ou leur blancheur. Il suffit de faire confiance aux peintres : après tout, ce sont eux qui voyaient les statues dans leur état d’origine, et pas nous. Alors, que constate-t-on d’un simple coup d’œil sur les fresques ?

D’abord, les statues en bronze sont nombreuses et sont toutes monochromes, ce qui prouve que la monochromie faisait bien partie de l’horizon artistique des Anciens. On en trouve un bel exemple au centre d’une tholos, sur le mur ouest du triclinium de la ville de Poppée à Oplontis (fig. 3), ou bien, s’agissant d’une statuette, dans le tableau du sacrifice d’Iphigénie qui orne la maison du poète tragique à Pompéi (fig. 4).

Fig. 3 Villa de Poppée, Oplontis
Fig. 4 Maison du poète tragique, Pompéi

Ensuite, on trouve des sculptures de marbre entièrement monochromes, généralement de petite taille ; certaines servent de caryatides dans le triclinium de la villa de Publius Fannius Synistor, ou dans le décor pictural du couloir de la villa sous la Farnésine. Mais certaines grandes statues sont également d’une couleur unie, par exemple dans le mur du fond de l’alcôve du cubiculum de la même maison : la monochromie n’est pas due à la perspective atmosphérique, puisqu’un personnage assis au pied de la statue est vivement coloré.

Le schéma de loin le plus courant, cependant, est le suivant : la blancheur de la pierre est laissée intacte sur la majeure partie de la statue, à l’exception des cheveux et des yeux qui sont peints en ocre, et, parfois, d’un vêtement. Le meilleur exemple, et de loin le plus impressionnant car il est quasi grandeur nature, se trouve dans la maison de la Vénus à la coquille à Pompéi : on y voit une statue de Mars dans toute la blancheur de son marbre, à l’exception de ses mèches, de ses yeux et de sa cape (fig. 5). La couleur est bien celle de la pierre et non de la chair : il suffit de comparer avec la peinture de Vénus voisine, qui n’est pas un trompe-l’œil sculptural mais un vrai tableau, pour s’en convaincre. D’ailleurs, le corps de Mars est du même gris léger que la base de la statue. Même modèle s’agissant d’un sphinx, celui du viridarium de la villa de Poppée (fig. 6), ou de bas-reliefs dans le décor pictural de la maison du bracelet d’or (fig. 7).

Fig. 5 Maison de la Vénus à la coquille, Pompéi
Fig. 6 Villa de Poppée, Oplontis
Fig. 7 Maison du bracelet d’or, Pompéi

Serait-ce une spécificité romaine ? Il ne semble pas, si l’on en croit les peintures des vases grecs ; là, il ne s’agit pas de trompe-l’œil, mais on peut tout de même en tirer des indications. Sur un cratère du IVe siècle avant Jésus-Christ (fig. 8), on différencie clairement la statue, d’un blanc immaculé, du reste des personnages, dont la chair porte la teinte de l’argile ; on voit même l’artiste en train de peindre la peau de lion d’Hercule. On pourrait éventuellement se demander, dans ce cas précis, si le marbre n’est pas en attente d’être peint ; mais il est plus probable que la scène représente au contraire la touche finale, d’autant que cette blancheur se retrouve dans d’autres œuvres. Une hydria de Grande Grèce datant de la même époque nous montre la statue funéraire d’une jeune mariée, toute blanche à l’exception de ses yeux et de son chiton (fig. 9); et il ne s’agit pas de la blancheur traditionnelle des femmes, puisqu’un autre personnage du même sexe est figuré en ocre au pied du socle.

Fig. 8 Metropolitan Museum, New-York
Fig. 9 Metropolitan Museum, New-York

Que faut-il en conclure ? La Grèce et la Rome antique n’étaient pas, en effet, exclusivement de marbre blanc ; en particulier, il est clair que l’architecture était beaucoup plus colorée que nous ne la voyons aujourd’hui. Mais à partir de l’époque classique, si les statues étaient généralement agrémentées de couleur, celle-ci se limitait le plus souvent à la mise en valeur de détails (certaines broderies, les cheveux) ou à faire apparaître des objets que la sculpture peine à représenter, comme la pupille des yeux. D’ailleurs, pourquoi les artistes antiques auraient-il prêté tant d’attention au choix, à la couleur et aux reflets de leurs marbres [3], si c’était pour les recouvrir entièrement de ce qui ressemble à une couche d’acrylique ? Il est donc trompeur de croire que les œuvres que nous admirons aujourd’hui au Louvre ou au British Museum n’ont rien à voir avec leur état original. Les Grecs et les Romains n’étaient peut-être pas si kitsch qu’on le croyait…


[1] The Myth of Whiteness in Classical Sculpture, 22 octobre 2018

[2] Philippe Jockey, Le Mythe de la Grèce blanche, Belin, 2013.

[3] Pline l’Ancien, Histoire naturelle, XXXVI, 4 : « Tous ces artistes n’ont employé que le marbre blanc de Paros, nommé d’abord lychnites, parce que, dit Varron, on le taillait dans les carrières à la lumière des lampes. Depuis on en a découvert beaucoup d’autres plus blancs, et récemment encore dans les carrières de Lune. » Ou bien XXXVI, 20 : « Les gardiens du temple recommandent aux curieux de prendre garde à leur yeux en la regardant, tant est grand le rayonnement du marbre. »